DEMARCHE ARTISTIQUE
Après des études de photographie à l’ETPA et d’Arts plastiques à la faculté du Mirail, Je quitte Toulouse pour voyager en itinérance entre la France et l’Espagne. Je réalise alors une marche de 78 jours en partie sur le GR65 puis sur la côte nord de l’Espagne. D’abord attirée par l’expérience physique et introspective de la marche je décide de restituer ce chemin par un travail artistique.
Je profite du rythme lent de la marche, plus propice à la contemplation pour repérer des détails imperceptibles et les recueillir. Avec un regard transformé sur l’espace qui m’entoure j’étudie le paysage et le décompose par le biais de photographies qui seront l’objet d’autres formes créations en volume.
Cette expérience personnelle marquante nourrit une quête d’exploration des lieux isolés ou à l’abandon, dans lesquels les traces de l’activité humaine sont à peine perceptibles et permettent à l’imaginaire de se projeter.
A partir de la marche, où mon intérêt se porte sur les architectures délaissées et les paysages épurés, j’ extrais certaines photographies, que j’ utilise pour réaliser un nouveau travail. Mes créations tombent alors dans l’épuration de l’expérience et de la forme dans des dispositifs de vidéo-projection sur des volumes, et des assemblages photos sur des petites constructions. Ces dispositifs me permettent de mêler le médium photographique à d’autres formes de création en volume en transformant l’image du réel par la projection de l’image photographique.
Mon interprétation du paysage laisse apparaître une certaine manière de voir où le réel constitue un écran de projection pour l’imaginaire. Une fois intégrées dans la création, les prises de vues instinctives, lors de marches urbaines ou en montagne, créent des passages entre les différents types de lieux. Ensuite, j’aime incorporer des effets oniriques sur les sites réels qu’elle photographie afin de créer une ambiguïté entre le réel et l’imaginaire. Pour cela, j’utilise les prises de vues comme des couches de réel, que je superpose ou assemble afin de créer un nouvel objet en volume. Des éléments s’ajoutent et d’autres s’effacent, en brouillant les repères qui nous permettent d’identifier les lieux.
PREFACE DU LIVRE ARTHAG
Tirées d’une longue marche vers l’Espagne, les trois éditions photographiques de Sophie Deschamp composant ArthaG sont de véritables livres-objets qui créent un rapport intime au paysage. Lorsque nous tournons les pages, nous plongeons dans un univers à la frontière entre fiction et réalité. Tantôt, réels, tantôt imaginaires ces paysages en noir et blanc troublent notre regard car ils se présentent en images miniaturisées, décontextualisées, sans localisations précises. Ces hétérotopies s’apparentent à une narration dans laquelle nous découvrons l’histoire d’un voyage où les personnages se font rares. Quelques éléments architecturaux nous rappellent par leur apparition discrète et parfois abstraite les photographies de Talbot au début du XIX siècle à l’instar du photogenic drawing d’une fenêtre à Lacock Abbey réalisée en 1835. Ici, en reprenant les termes d’Augustin Berque, « plusieurs échelles spatio-temporelles différentes, se conjuguent en une seule expérience paysagère qui devient singulière pour chacun ». Volontairement, Sophie Deschamp brouille la réalité des paysages à travers des calques qu’elle joint délicatement aux photographies en renversant leur perception réelle. Deux couches superposées créent ainsi des visions fantomatiques qui par effet de flou et de transparences contredisent la description précise des paysages en les transformant. Symboliques, les formes géométriques présentes sur la couverture de ces livres-objets nous immergent déjà dans l’idée d’une perception particulière du paysage, ce dernier étant à fois réel et toujours autres chose.
Alessia NIZOVTSEVA
Article extrait du catalogue 2015 des Rencontres Traverse Vidéo
Zetal Face rassemble des préoccupations plastiques liées à divers médiums et genres. Y sont convoqués les nécessités du calcul géométrique, les notions d’espace, de projections, d’images, le désir d’abstraction mêlé à celui de la figuration, le reflet et le blanc pour une construction tridimensionnelle variant selon l’implication de la quatrième dimension : le temps. Un temps non humanisé puisque les images diffusées sont autant d’abstractions nettes et qu’elles n’apportent pas de trace de vie mais ombres et reflets semblables aux supports qui les reçoivent. Noir et blanc et leurs déclinaisons en gris divers participent à cette assimilation de la pièce projetée et de la pièce réceptacle. La rigueur s’impose dans l’organisation de cette ville plan, dont avancées et superposition étagées en redents restent tout aussi parallélépipédiques. De petits miroirs de face et des pans de verre pouvant déborder la plaque horizontale, renvoient luminosité comme obscurité des images projetées de même veine.
Le support de l’image en est aussi le modèle. La dimension n’a plus de repères de l’existant, elle est à elle-même son propre étalon. Le réel est la maquette et le film la projette comme source. Et ce d’autant plus que la fonction architecturale s’y défait de la force, de l’imposant, pour une appréhension du fugace et la reconnaissance du matériau polystyrène y travaille sans doute.
Stricte et secrète, Zetal Face cache l’origine de ses images projetées sous un cube noir d’où se diffuse un faisceau de lumière dans l’obscurité de la pièce. Le temps en perd les notions d’avant et d’après car la vigilance sur les formes découvre que ce sont des points de vue divers qui se cumulent, en se permettant le renversement des directions. Se comprend alors simultanément, la fonction des verres et des miroirs qui augmentent la distorsion de la fonction d’une maquette et par ricochet de l’espace euclidien et la formation d’un temps/ non-temps.
Zetal face, en renversant l’ordre de l’alphabet grec, Zeta y devançant Alpha, invente son nom, un étrange toponyme adéquat pur une non-ville. Nom adéquat pour un espace n’étant que figures d’espace où « face » gagnerait en polysémie. Y lire, en effet, et la face d’un volume et sa figure, les deux se réunissant pour une organisation de l’espace se faisant et se défaisant, sans raison apparente que son mouvement. Ce nom appelle, aussi, aux souvenirs des villes d’anticipation, mais l’installation reste discrète sans signes extérieurs de science maitresse, de désir de conquête… elle se fait architecture suspendue sur temps suspendu.
Simone DOMPEYRE